Doina Ruști

Lizoanca à 11 ans (Lizoanca la 11 ani)

Lizoanca à 11 ans (Lizoanca la 11 ani) - Doina Ruști
Ed. Antolog, Skopje, 2015 (macédonien)
Lizoanca à 11 ans (Lizoanca la 11 ani) - Doina Ruști
Ed. Orpheusz, Budapesta, 2015 (hongrois)
Lizoanca à 11 ans (Lizoanca la 11 ani) - Doina Ruști
Ed. Traspiés, Granada, 2014 (espagnol)
Lizoanca à 11 ans (Lizoanca la 11 ani) - Doina Ruști
Ed. Horlemann, Berlin, 2013 (allemand)
Lizoanca à 11 ans (Lizoanca la 11 ani) - Doina Ruști
Ed. Rediviva, Milano, 2013 (italien)
Lizoanca à 11 ans (Lizoanca la 11 ani) - Doina Ruști
Ed. Trei, Bucharest, 2009 (roumain)
Lizoanca à 11 ans (Lizoanca la 11 ani) - Doina Ruști
Ed. Polirom, 2017 (roumain)

Il trainait par les ruelles et les terrains vagues, fort et sur de lui. Il n'attendait rien de personne et personne ne se souciait de lui. Sa mere etait tout le temps partie, et lui, il tenait la maison. Il se la rappelait partant le matin a byciclette, les joues roses et vetue de robes claires. Il fermait le portail derriere elle et l'attachait avec un fil de fer, puis, il filait par la Ruelle du Tailleur qui donnait pile sur l'arriere de l'ecole.

En CM2… Il etait l'ami de Răducu, pauvre Răducu ! Mort dans le Neajlov par un ete brulant, l'annee ou ils passaient en quatrieme. Voila sa chance : avoir vecu vite et brievement. Et il y en avait un qui ne les lachait pas, il le voit encore ce Ionel Grebla, un an de moins qu'eux, vetu d'un blouson bleu, hiver comme ete, une pelure d'oignon que son pere lui avait rapportee d'Arad, ou d'ailleurs, la ou il allait chaparder, parce que de ce cote-la de la famille, on etait un peu tzigane. Meme maintenant, quand il surgit de la piece du fond, vieux et tout crasseux, pour entrer dans la boutique qui est tout de meme le magasin de son fils, il fait main basse sur n'importe quoi : une cigarette, un sou oublie sur le comptoir, tout ce qu'il aperçoit, il s'en empare de ses doigts noirs comme une meute de chiens.

Donc onze ans. Il venait juste d'avoir onze ans, le 6 octobre. L'ecole avait commence et il en sortait vers midi. Il y avait du soleil et il faisait encore chaud, mais une chaleur d'octobre, lointaine et complaisante. En general, c'est le souvenir qu'il a de toutes les journees d'octobre, bien qu'il sache parfaitement que, certaines annees, octobre etait noye de pluie ou venteux a vous en froncer les fonds de culotte. Mais dans sa memoire, octobre est lumineux et pur, comme une bulle de savon. Il se rappelle la terre labouree, le pre tout roux le long du cours d'eau, et les chaussures comme deux petits poissons dessines. C'est un souvenir ancien et penible, colle au fin fond de son crane. Ce n'etait peut-etre pas justement le 6, mais c'etait surement en octobre.

Il savait que sa mere fricotait avec toute sortes d'hommes, il la voyait parfois se livrer a des plaisanteries physiques avec tel ou tel type qui l'interpellait depuis la remorque d'un camion, des hommes qu'on emmenait au travail ou qui revenaient d'un match, Toori ! Prends-la, Tori ! et elle d'allonger son museau rouge et bombe. Il se figurait bien qu'elle rencontrait ce genre d'hommes quand elle etait partie de tres longues journees, elle lui disait meme parfois sois sage, ne fais pas de betises, je t'apporterai quelque chose de bon et il comprenait qu'elle allait retrouver un homme auquel elle demanderait des choses, quelque chose specialement pour lui. Souvent il passait son temps chez Răducu en esperant regarder la tele. Ils etaient fous du loup qui criait d'une voix grosse tranquille Nou zaiets pagadi ! Ils attendaient avec impatience de voir son corps gris se glisser parmi les rangees d'immeubles a la recherche du malheureux petit lapin. Ou bien ils bavardaient et commentaient le faits et gestes de sa mere. Elle est un peu ole ole, ta mere, disait Răducu, je l'ai vue a tel endroit, y'a un type qui lui soulevait la jupe, elle a de ces cannes, chapeau, y'a pas de comparaison … et lui, riait, ils riaient tous les deux parce qu'ils trouvaient ça marrant que tous les hommes la desirent. Meme maintenant, a cinquante ans passes, elle va encore faire la culbute avec des types dans le pre le long de la riviere ou dans la foret. Qui donc en a encore quelque chose a fiche de ce qu'elle fait ?! La seule fois ou il en eut les yeux brules, c'etait ce jour lumineux d'octobre quand il l'a vit derriere les buissons epineux, noircis par l'ardeur de l'ete.

Il descendait vers la berge de la riviere. Il marchait lentement, plonge dans ses pensees. En premier, il vit ses chaussures. Elle avait des souliers rouges a talon beige imitation bois qui semblaient avoir ete dessines sur ses petits pieds blancs. Il les aurait reconnus dans une montagne de chaussures d'autant qu'ils chaussaient ses pieds, eux aussi incomparables. Il s'accroupit au bas de la touffe de murier. À travers les branches epineuses et tordues il voyait les souliers rouges emerger sous les jambes d'un homme. Il avait la salopette descendue au ras des chevilles en anneaux ondules si bien qu'on voyait ses hanches tendues se lever et s'abaisser en un effort tres vif comme s'il etait en plein dans un combat de vie ou de mort. Cristel se laissa tomber sur le ventre, lui aussi, a la fois curieux et asssomme. L'homme, c'etait Tzoutzou, le camionneur. Et sous lui, c'etait sa mere la jupe remontee jusqu'a la taille. C'etait la premiere fois qu'il voyait deux personnes accouplees et le temps de reflechir sur sa decouverte, il s'aperçut qu'en fait, ils etaient trois. Quand le camionneur avait leve la tete, a un moment, il l'avait vue, elle aussi. Tori avait les yeux fermes et, a la hauteur de son front, le vieux Greblă etait a genoux, le pantalon baisse lui aussi, en train de se l'astiquer attentivement, le visage empreint de souffrance. Il avait deja vu quelques bites d'hommes murs, surtout brandies d'une main, mais jamais une si rouge : on aurait dit qu'elle avait passe trois jours dans un baquet de raisins ecrases. Le visage de sa mere en partie dissimule par le bras d'acier du camionneur, ces mains noires qui serraient un morceau de chair vivante et les branches tordues du murier, tout ça, transperçant la poitrine cuivree du mois d'octobre, s'enfonça violemment en lui jusqu'a la moelle. Comme une carte postale coincee dans le cadre d'un miroir.

Mais ce ne fut pas tout. Il etait la, etale sur le ventre, machouillant lentement un morceau de noix trouve au fond de sa poche, il ecarquillait les yeux craignant que ça prenne fin, quand Tzoutzou roula sur le cote. Il avait bascule comme un bout de bois, il regardait le ciel, puis, il s'etait remonte sur les coudes. Cristel ne sait plus ce que faisaient les autres, Tori et Greblă, mais le camionneur, cale sur ses fesses le regardait droit dans les yeux. Une seconde, Cristel pensa qu'il ne le voyait pas. Mais Tzoutzou ricana longuement et lui fit un clin d'oeil. Ce fut un geste hatif, peut-etre avait- il ete lui-meme surpris, pourtant, meme ainsi, sans premeditation, c'etait a la fois un signe de complicite et d'autorite qui le fit lever d'un bond et prendre la fuite. Il etait content d'avoir assiste a une scene aussi forte. Content aussi d'avoir ete seul. En meme temps il se sentait triste et humilie comme un debris. Il n'arrivait pas a se rendre compte de ce qui l'avait afflige le plus, quelle partie de l'evenement, mais le ricanement du camionneur l'avait certainement blesse a mort. Cet oeil fronce, le coin de la bouche remontant jusqu'au milieu du visage et le sourcil noir, tressaillant par deux fois. Il l'avait sans doute reconnu, il savait qu'il etait le fils de Tori, impossible qu'il l'ait ignore. Et c'est justement pourquoi il se sentait a ce point humilie, comme si tous les camions du collectif lui etaient passes dessus. En plus, il y avait ce Greblă, qui etait tellement laid, qu'on ne pouvait pas manger assis a la meme table. C'est en tout cas ce qu'il pensait a l'epoque. Tout juste sorti de tole, le crane tache de blanc par endroits et la gueule tannee, comme s'il avait servi de serpillere, ce Greblă etait un type infect qui ne valait pas deux sous.

Il avait couru aussi loin qu'il pouvait sur les bords du Neajlov, jusqu'a une petite anse au sable blanc, maintenu de-ci de-la par des epines-vinettes dessechees. Elle etait deserte et sur l'autre rive on voyait des touffes de chardons et de ronces. Il les contemplait et realisait que jamais il n'oublierait ce paysage tari de vie. Meme l'eau coulait toute boueuse entre les deux berges friables. Cristel s'etait assis sur le sable, les genoux serres entre ses bras et s'etait mis a pleurer. Les larmes coulaient et il se sentait tres coupable de s'etre laisse aller, plus coupable que s'il avait commis un crime. Mais par chance, personne ne pouvait le voir.

Il aurait aime que ces deux hommes disparaissent de la surface de la terre. Qu'il ne les rencontre plus jamais. Surtout Tzoutzou.

Mais il n'en a pas ete ainsi. Ils vivaient dans un petit village et, regulierement, a quelques jours d'intervalle, il voyait le camion passer sur la route, charge de mais, de tournesols ou de betteraves, et la tete du chauffeur surgissait rapidement de la cabine, avec ce sourcil noir, leve sur commande, sifflant ou le fixant, avec ce meme regard goguenard. D'une annee a l'autre, il avait toujours plus de mal a sortir dans le village pour tomber sur Tzoutzou ou sur Greblă. Meme s'il n'etait pas certain que ce dernier l'ait vu, il se doutait bien que le chauffeur lui en avait parle. Ils avaient du bien s'amuser a ses depens. Greblă avait un teint basane et un grand nez et il le regardait toujours du coin de l'oeil, comme s'il etait un simple colis. Meme maintenant, quand ils se croisent au magasin, il le regarde avec ce meme air de superiorite enjouee qui revele, de loin, a quel point il le tient globalement pour peu de chose.

Pendant plusieurs annees il etait reste noye dans les eaux de cet evenement, comme dans un tas de boue malodorante. Sa mere ne semblait nullement affectee, elle faisait comme si elle ne savait rien, mais, a un moment, ou il n'arrivait plus a garder en lui toute cette souffrance, il s'etait avere qu'en realite Tori s'en fichait, il lui semblait de peu d'importance qu'il sache ou ne sache rien des ses aventures quotidiennes si diverses. Je t'ai donne la vie, que veux-tu de plus ? J'aurais aussi bien pu chier au pied d'une palissade et dire que tu n'as jamais ete !

Il n'y avait pas trop moyen de parler avec elle, il ne se melait pas de ses affaires. Mais avec les deux hommes les choses evoluerent de mal en pis. Il en etait arrive a baisser la tete quand il voyait un camion glisser sur la chaussee et ce, de bien loin, du bout du village, quand il n'avait pas l'air plus gros qu'une boite d'allumettes. Quelques fois le camionneur sortait la tete par la vitre baissee et criait bien fort : Qu'est-ce qu'elle devient ta mere hein, elle est a la maison ?

Il ne lui repondait pas, evidemment, il se contentait de grogner un leche-moi le cul, mais pas trop haut, pour qu'on ne le comprenne pas.

C'etait dur, surtout en presence de Răducu. Alors toutes ses detresses remontaient du plus profond de son etre jusqu'au creux de la bouche. Răducu le regardait en face et en avait les larmes aux yeux. On voyait bien qu'il avait remarque la mechancete du chauffeur, mais comme Cristel demeurait muet a son sujet, il avait cesse d'insister. Jusqu'a la veille de sa mort.

- Merde alors, pourquoi tu ne me dis rien ? Dis-moi une bonne fois ce qu'il te veut ce sale mec ? Il t'a surpris en train de voler ? Il baise ta mere ? Ou bien il veut qu'on lui casse les vitres de son camion ?

Pres de trois ans avaient passe depuis l'evenement, mais il avait ete incapable de le raconter, meme pas a son ami, temoin impuissant de ses tourments secrets.

Un jour avant de se noyer, ils avaient croise Tzoutzou une fois de plus et Cristel etait sombre. Ils etaient accoudes, tous deux au pont devant le portail et Răducu l'avait prie : dis-moi, mon vieux, qu'est-ce qu'il te veut ? Tu as promis de me le dire!

Mais il ne lui avait rien dit, il s'etait enfui a la maison, etait alle se cacher dans le jardin, sous le mirabellier et avait reflechi jusqu'au soir. Il fallait qu'il le raconte Bien plus : il devait se venger du camionneur et de cette raclure de Grebla. Il etait fermement decide a parler et il aurait sans doute tenu parole, si Răducu n'etait pas mort le lendemain.

C'est a partir de ce moment-la seulement que Cristel laissa deborder sa haine.

Il regardait son ami, la, dans le cercueil, le visage noir et sans vie, juste une boite dans laquelle on avait emballe son ame et il pressentait qu'il etait mort pour lui montrer combien il avait ete gravement offense par son silence injustifie.

Et puis, il y avait eu ce reve terrible. Une nuit, il avait reve de Răducu. Il etait la, debout, au milieu de la rue et regardait sa chambre un peu comme de bas en haut. Il avait une tete enorme et il disait en grossissant sa voix Nou zaiets, pagadi ! Cristel avait recule apeure. Mais Răducu lui avait souri comme pour dire : Ben quoi ? Tu n'as plus confiance en moi ? À peine je suis parti et ça y est, tu m'as jete aux ordures ?!

Si bien qu'il avait ouvert la porte, tout honteux, attendant de voir ce qu'il avait a lui dire. Et Răducu lui avait demande calmement :

- Quel souhait veux-tu que je t'accomplisse ?

Il n'arrivait pas a le croire. C'etait exactement ce qu'il aurait aime qu'on lui demande, mais il n'osait pas esperer que le fantome de son ami puisse accomplir ses voeux.

- Allez, dis-moi, l'encourageait Răducu. Et il finit par dire :

- Je voudrais que tu me debarrasses du camionneur !

- Je le savais bien, dit le fantome, en balançant sa tete anormalement grosse. Donc, tu veux que je le liquide ?

Oui, c'etait exactement ce qu'il voulait. Qu'il n'en reste pas trace.

- Marche conclu ! repondit son ami dans le reve et comme il allait partir, presse, aurait-on dit, d'aller accomplir le voeu, il lui avait presque crie :

- Greblă aussi !

- Greblă ? Tu veux que je le tue, lui aussi ?

- Non, pas lui… le pere a Greblă, tu sais bien, je voudrais ne plus le voir quelque temps.

- Combien ?

- Deux ans.

Quelques jours apres ce reve terrible, Tzoutzou, le camionneur s'est tue dans un accident de voiture, Greblă s'est fait attrapper en train de voler et il a pris deux ans de tole.

Ces evenements lui avaient donne une grande confiance en lui. Et quand il est tombe sur Florența, il a cru voir Tzoutzou. Mais un Tzoutzou inoffensif, doux et humble, exactement comme il le souhaitait.

Traduit du roumain par Marily Le Nir