Doina Ruști

Quatre hommes plus Aurelius (Patru bărbați plus Aurelius)

Quatre hommes plus Aurelius (Patru bărbați plus Aurelius) - Doina Ruști
Ed. Polirom, 2011 (roumain)

Doina Ruști: Quatre hommes plus Aurélius

Polirom, 2011,

(45.000 paroles)

présentation

L’action du roman Quatre hommes plus Aurélius se passe à Bucarest de nos jours. Licia, la narratrice, est une jeune femme ayant fait des études de Théâtre, chargée de lire et d’évaluer des scénarios pour le petit studio de film bucarestois « Action Film ». Le premier chapitre (« Les pages de plomb d’un roman classique ») nous met au parfum d’une grande difficulté de Licia : suite à une série d’expériences malheureuses, elle est devenue incapable de se concentrer pour mener une lecture à son terme. Le roman déploie l’histoire des obsessions de la narratrice qui se transforment progressivement en une irréparable réalité.

Le quotidien à « Action Film » est calme et prévisible : Licia est plongée sur Facebook, son collègue Robi lit consciencieusement des romans classiques pour vérifier des détails pour un scénario, leur jeune chef Léo donne des ordres. Ecaterina, la mère de Léo et la vraie patronne, fait des brèves apparitions. L’arrivée d’un personnage au nom assez étrange, George Cheval, sème le trouble. C’est le cinquième homme, qui dépasse le cadre annoncé par le titre et qui va finir par occuper le devant de la scène. Celui-ci semble littéralement sorti de Facebook, où Licia avait découvert sa page par hasard quelques minutes avant qu’il n’arrive au studio de film pour présenter sa candidature. La narratrice en tombe aussitôt amoureuse, tout en reconnaissant en lui le type d’homme séducteur qui lui donne des cauchemars, un „inévitable” qui fera son malheur en l’attirant et en la méprisant irrémédiablement.

Vulnérable et susceptible, Licia est cependant une jeune femme qui cache ses complexes sous un air aguicheur et assuré. Elle a le sens de la repartie et n’hésite pas à utiliser un vocabulaire provocateur, voire cru. Elle compte sur son string flashy qui dépasse de son jean pour détourner les regards de ses pieds pointure 40, qu’elle affiche cependant en ballerines blanches. Mais son assurance se défait en présence de George Cheval. Ses démons personnels ressuscitent à la vue de cet homme qui est pour elle un messager du diabolique chat Aurelius, animal qui a hanté son enfance et qui lui a ravi l’affection de son unique protecteur, son grand-père. Celui-ci, professeur de latin, lui avait donné ce nom d’après Marc Aurèle.

La plupart des protagonistes étant encore étudiants ou ayant fini leurs études depuis peu de temps, la cité universitaire bucarestoise est un lieu important de ce roman. Licia y occupe une chambre de deux personnes. Alors que Licia, en proie à sa nouvelle obsession, cherche à entrer en contact avec George Cheval en dehors du travail, Ani, un jeune locataire de la cité, se fait très insistant auprès d’elle. Déconfite par le mépris de George Cheval, elle se retrouve un soir après plusieurs bières dans la chambre d’Ani (on apprend que c’est un diminutif d’Animal, nom significatif dans un roman où le chat Aurélius est censé agir dans l’ombre). Elle y découvre avec stupéfaction la photo d’un jeune homme qui lui a fait subir une humiliation cuisante en lui faisant des avances pour mieux l’abandonner ensuite. Il s’agit du frère d’Ani, un jeune étudiant en théâtre prénommé Toni.

La brève rencontre de Licia et Toni dans un bar est une histoire d’alcool et de désir. Rejetée par Toni (« tu n’es pas mon genre »), la protagoniste rentre chez elle dévastée intérieurement. La cité universitaire en travaux semble un décor « post-apocalyptique » approprié pour sa détresse. Toni, qui l’a peut-être suivie ou qui rentre tout simplement chez lui dans le même bâtiment, se retrouve près de Licia au 10e étage alors que celle-ci regarde dans le vide du puits d’ascenseur. Quelques secondes plus tard le jeune homme tombe dans le puits. Au moment des faits la police avait conclu à un accident, mais Ani tient à informer Licia qu’il est à la recherche du meurtrier de son frère. Il affirme avoir un témoin, l’ex petite-amie de Toni.

Toni n’est que le premier homme de la série annoncée par le titre. D’autres disparitions mystérieuses se font jour au fur et à mesure : l’italien Antonio qui, voulant embrasser Licia dans une chambre d’hôtel à Rome, glisse et se fracasse le crâne sur le rebord de la baignoire. Le patron tyrannique Anton, mort d’un infarctus alors que Licia déguisée cherche à récupérer chez lui un CD confisqué. Le CD contenait son mémoire de diplôme rédigé pendant les heures de travail. Enfin, un type rencontré par Licia lors de l’anniversaire de son patron Léo au bord d’un bateau de plaisance est retrouvé au fond du lac Herastrau à Bucarest. Dans les souvenirs de Licia toute intentionnalité de meurtre est systématiquement gommée. Dans ce dernier cas, son séducteur l’avait embrassé mollement, assis sur le rebord du bateau. Une dispute provoquée par la disparition de précieuses boucles d’oreilles héritées par Licia de sa mère clôt cette scène amoureuse. Licia lui donne une immense gifle puis lui tourne le dos et rejoint les autres participants à la fête.

Ces histoires surgissent dans le quotidien du studio : Ani, accompagné de l’ex petite-amie de son frère, vient proposer à Action film de réaliser un documentaire sur la mort suspecte de son frère à la cité universitaire. Plus tard, un policier enquête sur la disparition d’un de ses collègues, mort noyé. Licia, la dernière à avoir été vue avec celui-ci à l’anniversaire de Léo, est convoquée pour répondre à des questions.

Pendant ce temps-là, George Cheval - un « animal » différent - prend le pouvoir au bureau, en séduisant Ecaterina, la mère du patron, puis Léo lui-même. Alors que tout le monde s’était aperçu très tôt qu’il ne lisait aucun des dossiers qu’on lui confiait et que ses compte-rendus de lecture étaient des affabulations, ce défaut devient une qualité dans un contexte où les autres font les vérifications via internet… et tombent sur les résumés fournis par George Cheval (une croustillante histoire du roman Mme Bovary résumé par George Cheval illustre cet état de faits). Léo s’arrange pour conclure que son nouvel employé est un génie qui sait faire vivre des détails qui ont échappé aux autres lecteurs. Le seul qui reste convaincu de la supercherie est Robi, lecteur passionné et consciencieux.

Et puis un jour George Cheval amène au bureau un chat trouvé qu’il a appelé Sacha. Cela ne fait aucun doute pour Licia : il s’agit d’Aurelius, le chat de son grand-père, celui-là même qui l’avait terrorisée toute son enfance et son adolescence. Un chat qui avait détourné l’attention de son grand-père d’elle. Un chat qui, malgré son nom d’empereur cultivé, n’avait de cesse d’empêcher Licia de lire : il était allé jusqu’à déposer un oiseau ensanglanté sur le roman Cent ans de solitude de Marques ou encore à planter ses griffes dans la chair de la lectrice. La disparition mystérieuse de ce chat avait entrainé la mort du grand-père chagriné.

Aurélius-Sacha finit par devenir le véritable maître du studio de film. George Cheval décide que celui-ci sait reconnaître les lettres sur le clavier d’un ordinateur et qu’il les frappe de manière sensée. Dernière humiliation, Licia est obligée de déchiffrer ses messages et d’écrire, avec l’aide de Robi, le « Roman du chat ». Ce roman, puis son projet d’adaptation en film, rencontrent un grand succès et les affiches avec la tête d’Aurélius envahissent la ville. Excédée par ce qu’elle ressent comme un piège diabolique, Licia va chercher dans la forêt des Amanita Phalloïdes, un champignon vénéneux que son grand-père latiniste lui avait appris à nommer et à reconnaître. Elle va dissimuler ce champignon dans une pizza destinée au chat. Mais ce jour-là personne d’autre que Robi n’est au bureau : c’est lui qui finira par manger un morceau de pizza…

L’épilogue nous donne la clé de l’état mental de Licia. Celle-ci a déménagé précipitamment après le départ de Robi aux urgences pour se réfugier à la périphérie de la ville. Elle travaille dans les bureaux d’une entreprise qui vend des abonnements TV par câble et internet. Lorsque Licia croit reconnaître sous les traits d’un de ses clients Robi l’empoisonné, puis George Cheval, la narratrice est sûre qu’Aurelius l’a retrouvée de nouveau et se lance déterminée sur les traces du client, vers le métro…

Quatre hommes plus Aurélius est une critique intelligente et drôle de la société roumaine d’aujourd’hui. La place croissante que prend le chat Aurélius est une manière habile de nous plonger dans l’esprit perturbé d’une narratrice très soucieuse des apparences. Le désarroi de Licia devant des hommes qui lui font perdre la face en société engendre des gestes disproportionnés : ceux qui en sont à l’origine le payent de leur propre vie. Les gagnants de l’histoire sont ceux qui savent faire dans le brillant et l’éphémère, tel George Cheval soutenu par son jeune patron Léo. Exit les adeptes du travail méticuleux et approfondi : Robi, le lecteur consciencieux, meurt empoisonné parce qu’il est le seul à se rendre ce jour-là au travail. Les références littéraires fausses se multiplient et se propagent sur internet jusqu’à effacer l’original. Enfin, le succès médiatique du « Roman du chat » semble montrer que le contenu – des lettres frappées au hasard sur un clavier par un chat – compte bien moins que son enrobage marketing relayé par internet.

Monica Salvan