Doina Ruşti
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Zogru

zogru

Ed. Polirom, 2006

Resume
Zogru est, en apparence, un être venu du centre de la terre en l’an 1460 et qui traverse l’histoire jusqu’à nos jours. En réalité, pourtant, c’est la pulsation inconsciente de l’histoire, un état d’esprit, spécifique à tous les hommes touchés par l’aile de la mort ou de la mélancolie.

L’action présente l’histoire du personnage depuis sa naissance jusqu’en 2005, sous la forme d’une biographie légendaire. Zogru surgit du centre de la terre par un jour de la Semaine Sainte, en l’an 1460. Il ressemble initialement à un fil long et fin, vert et filandreux, ondulant ; il pénètre sous cette forme dans le sang d’un homme (Pampu), lui faisant au cou deux petits piqûres. Zogru apprend à vivre et à accepter cette nouvelle réalité, tandis que l’homme visité acquiert des pouvoirs inédits : il change d’attitude envers la vie comme envers ses semblables. À son tour, Zogru est influencé par son hôte, il est pénétré des émotions et des désirs les plus profonds de ce dernier. Dans le monde médiéval roumain du temps du seigneur Dracula, l’apparition de Zogru ne passe pas inaperçue, et l’homme qu’il habite est soupçonné de subir l’influence d’un vampire. Mais ce soupçon ne prend pas de proportions, les événements s’enchaînent plus vite ; Zogru découvre que les gens dans le sang desquels il entre meurent au bout de quarante jours. Sorti de sa première victime, il a complètement changé d’aspect, et ressemble à un voile flottant, à un papillon géant, ou bien à un poisson-chat, sur lequel est dessiné le visage de son premier hôte. Touché par le sort de l’humanité, et saisi de culpabilité, Zogru cherche un moyen de les protéger, et ne tarde pas à le trouver.

Dès lors, son existence se transforme en une course folle, pleine de dangers. Il apprend progressivement qu’il existe des gens qui peuvent le tenir captifs dans leur sang, des gens qui ne peuvent pas le recevoir, ou qui peuvent le forcer à se comporter contrairement à sa propre volonté. Outre ces risques, d’autres pièges existent encore. Une nuit, il est « aspiré » par la porte de platane du monastère de Snagov ; apparaît alors sur le bois pâle le visage de Pampu, qui est maintenant l’empreinte secrète de Zogru. On vient prier à la porte du monastère, devant l’icône miraculeuse, et la captivité de Zogru y dure cinquante ans, période durant laquelle il assiste au changement du monde, à la mort de Vlad Ţepeş (Dracula), et au spectacle de l’hypocrisie humaine. Jusqu’au jour où un incendie consume la porte du monastère – et Zogru est enfin libéré.

Tourmenté par l’idée de ne pas avoir d’identité, il essuie de nombreuses aventures, traversant l’époque fanariote, la période interbellique, et l’ère communiste, découvrant au fur et à mesure que son existence est liée à son espace originel. Arrivé en 2005, année où se passe l’action du roman, le héros vit une histoire d’amour et atteint la maturité. Amoureux de Giulia, Zogru a un rival, Andrei Ionescu.

Descendant d’un personnage que Zogru connaissait à l’époque médiévale, Andrei est aussi un messager qui lui apporte la clef de son existence inquiète. Le sang de ce personnage a coulé à travers de nombreux descendants que Zogru rencontra à différentes époques historiques, et qui lui furent tous aussi antipathiques qu’Andrei Ionescu. Ses rapports avec celui-ci se compliquent, non seulement à cause de Giulia, mais aussi parce que le sang d’Andrei Ionescu ne se laisse pas dominer, le repousse, et le jette dans la poussière d’un chemin.

               Ce drame a lieu sur un fond vivace, aux accents comiques, composé de nombreuses péripéties qui genèrent des mythes autour du héros, considéré tantôt comme un vampire, tantôt comme l’Homme Noir (équivalent roumain du Grand Méchant Loup), tantôt comme un virus – images dont Zogru n’est pas conscient.

               Lui se soucie de son propre malheur, et c’est dans ce contexte fait de jalousie et de souffrance qu’il vit enfin l’expérience capitale, celle qui lui révèle son rôle dans ce monde, son rôle de pulsation de vie et d’impulsion de mort. La mort elle-même. Au final, il pénètre plus ou moins par accident le sang de Giulia, d’où il ne peut plus sortir. Captif, déchiré par la culpabilité puisqu’il va causer la mort de l’être qu’il aime, il vit ces quarante jours de captivité dans une tension maximale. Mais un événement imprévu se produit, à la suite duquel Zogru gagne à la fois son propre rôle et sa moitié ; Andrei Ionescu lui-même supporte la mutation inattendue.

               Le personnage éponyme n’est qu’un prétexte, sous l’impulsion duquel se dessine une image de l’histoire roumaine et de l’histoire en général, déroulée à plusieurs niveaux ; le détournement des mythes dans le monde contemporain, le tarissement intellectuel dans l’époque post-communiste, les messages et la fonction du passé, mais aussi la valeur des racines ethniques dans un monde qui se hâte à se globaliser sont quelques-uns des thèmes de ce roman.

 

Zogru

 (traduction du roumain par Nicolas Cavaillès)

 

1

 

  Il ne lui restait plus qu’à attendre Andrei Ionescu. Il était satisfait sans l’être, impatient mais encore désireux de se préparer pour leur rencontre. Il voulait que ce soit quelque chose de mémorable et qui lui donne le contentement dont il avait besoin. Jamais il n’avait imaginé qu’il en arriverait jusque là, qu’il perdrait de la sorte la contenance et l’optimisme qui l’avaient maintenu tant de siècles durant à la surface.

  Il était passé par bien des histoires, depuis l’instant de sa toute première sortie, si bien qu’il ne se souvenait presque plus de son état initial, de son détachement, de sa curiosité. Il avait perdu la pulsation véritable des désirs d’alors.

  Il était sorti du chaud berceau de la terre par une journée de printemps, durant la Semaine Sainte de l’année 1460. Il ne savait pas trop ce qui lui arrivait ni dans quel monde il sortait. Il avait senti une impulsion subite à quitter le lieu chaud dans lequel il sommeillait depuis longtemps, caressé d’une vapeur humide et parfumée. Il avait surgi sans intention, s’était jeté en avant sans penser, jusqu’à tomber sur le visage enchanté du monde. Au premier abord tout lui parut violet. Il était sorti au milieu d’un champ, mais lui voyait tout, l’herbe, la forêt au loin, l’arbre tout proche, et même l’homme d’en dessous, dans un intense violet, et cette couleur l’étonna si fort qu’il en resta quelques temps pétrifié, fasciné.

  L’homme sous l’arbre surtout l’étonnait par-delà toute mesure. Il en entendait le battement de cœur, en voyait le visage bouger, presque scintiller en plusieurs points, et il sentait se déverser vers lui des vagues d’ondes, au rythme d’une mélodie qui emplissait son âme de tristesse. Ce fut son premier contact avec Pampu, auquel il demeura ensuite lié physiquement et moralement, et dont encore maintenant, tandis qu’il attend Andrei Ionescu, il se souvient comme de l’être le plus proche, comme de son frère le plus cher.

  Pour Pampu, par contre, son apparition n’avait pas soulevé le moindre intérêt. Il reprenait son souffle sous un mûrier au bord du chemin. Il revenait justement de Branişte, par-delà la forêt, où il avait porté un chevreau à des parents plus pauvres du capitaine. Il rentrait maintenant à sa cour, où l’attendaient d’autres affaires. Il s’était adossé à l’écorce sèche et rugueuse de l’arbre et se charmait l’âme d’une petite flûte. Il pensait à Ghighina, la fille du capitaine Gongea. Il ne pensait pas à elle comme à sa bien-aimée, mais simplement comme à une belle personne vers laquelle il avait osé lever les yeux. Pampu était valet de cour, donné dès l’enfance à un maître. C’était un jeune homme de teint mat, dans le genre de George Clooney, vif et ouvert, respectueux et bien élevé à tous égards. Il avait vingt-cinq ans.

  Se tenant le dos appuyé contre le tronc de l’arbre, il avait vu surgir comme du cœur du monde un fil très fin de lumière verte, qui se tenait encore devant lui, droit comme un cierge. Comme si la lumière du soleil était tombée dans l’herbe courte et qu’elle en avait reflétée la couleur en un long rayon. Il avait contemplé, un temps, puis avait continué à penser à ses affaires, sans plus accorder aucune importance à ce brin de lumière, fin comme une queue de cerise, d’un vert éclatant. Puis il avait vu ce bout de corde onduler vers lui. Il avançait lentement, comme un lacet fin, peut-être long de cinq mètres.

  Il s’arrêta brusquement sur sa droite, puis se lança comme un éclair.

  Il entra par une veine pulsatile de son cou tendu et pénétra joyeusement dans le sang brûlant. Un enthousiasme sans limite s’était emparé de lui. Il courait de veines en vaisseaux, prenant possession d’un territoire hospitalier et stimulant. Il passa par le cœur, se laissa serrer et rouler par ses batailles, puis en sortit dans un même périple fou, par d’autres canaux, jusqu’à arriver d’où il était parti. Il transperça de nouveau la veine et sortit à côté de son point d’entrée, à temps pour saisir le filament plus fin encore qui se faufilait en ondoyant. Il raffola du contact avec son propre corps. Jamais il n’avait imaginé que par ce mouvement circulaire il pourrait atteindre un état de bonheur si élevé. Il formait maintenant comme un cercle froissé, comme un continuum qui bougeait à s’enivrer dans les recoins du corps de Pampu, tandis que celui-ci se tenait adossé au tronc du mûrier, les yeux perdus dans le vide, le cou rouge, contracté et taché d’une goutte verte, à peine visible. Il était le maître de cet homme, et flottait, l’esprit engourdi, sans désir.

  Il s’amollit ensuite et tomba dans l’intérieur, fondant, prenant soudain connaissance de toute l’histoire et de toutes les pensées de Pampu. Il voyait par les yeux de l’esprit les événements et les gestes, comprenait le sens de sa vie et ses joies, et sentit même la frayeur qui s’était emparée de Pampu lorsqu’il avait planté son dard dans son cou. C’était lui, mais c’était aussi l’homme qui faisait une halte sous un mûrier. Il était entré dans son sang, et le remplissait de l’intérieur, mais il voyait désormais par ses yeux.

  Et il retint ce moment-là.

  Il ouvrit les yeux et le miracle le frappa. Rien de ce qu’il avait vu auparavant n’était plus pareil. Le monde s’était ouvert à un millier de couleurs. Chaque infime particule se distinguait maintenant : l’herbe fine, aplatie sur la terre, le chemin étroit qui menait au village, la forêt au loin, le ciel là-haut et la petite flûte entre les mains de Pampu, qui étaient maintenant aussi ses mains à lui. Deux petits points rouges étaient apparus sur son cou, douloureux – les orifices par lesquels il s’était infiltré à l’intérieur puis était ressorti pour retrouver la partie de soi demeurée dehors.

  Il se releva plus tard, poussé par la pensée d’avoir pris beaucoup de retard, il avait du pain sur la planche à la résidence, comme toujours. C’était étrange, la vitesse avec laquelle il avait été investi des pensées de Pampu, et combien il tenait consciencieusement à les mener à bien. Il prit le chemin blanc, tout droit vers Comoşteni, qui s’appelait alors Coteni, dans la résidence du capitaine Gongea. Il connaissait en détail le chemin et s’étonnait en même temps de tout ce qu’il voyait.

  Pourtant, durant les premières semaines il ne considéra jamais Pampu comme une victime. Il savait en être devenu le maître, mais il ne se mettait aucunement à sa place. Il se sentait comme un hôte gâté, comme un touriste en vacances.

  Les premiers jours passèrent en menues affaires : il voulait voir, il voulait tout savoir. Mais sa curiosité provoqua de la suspicion dans son entourage. En plus, les deux trous à son cou commencèrent à s’infecter et à ressembler à deux grains de poivre, rougis.

  Dès qu’il eut ouvert la porte arrière de la résidence, il se mit en action. Devant l’écurie, quelques valets terminaient justement d’étriller les chevaux. Parmi eux se trouvait Ioniţă, un garçon énervant qui avait pris l’habitude, à chaque fois qu’il le voyait, de l’appeler de loin en criant : ‘de dieu, Pampu, quoi de neuf, mon vieux ? Cette interpellation indisposait Pampu au possible, en fait il lui était antipathique, ce gamin boutonneux avec sa grande gueule, et à chaque fois qu’il le voyait l’envie le prenait de lui tordre le cou pour l’empêcher de parler. Toutefois, jamais il n’avait eu à en découdre avec lui. Il souriait, hochait la tête pour désapprouver et continuait son chemin. Ce jour-là pourtant, quand le nouveau Pampu était entré par la petite porte donnant sur l’écurie, dès qu’il eut croisé le regard d’Ioniţă, il sentit le brusque besoin de lui fermer son clapet avant même qu’il n’eût fini sa question. Tout se passa vite, par surprise. Pampu entra, ses yeux tombèrent sur Ioniţă, et en deux pas il fut à côté de lui. Il le prit à la gorge d’une main, justement alors qu’il terminait la première partie de la question, le souleva en un instant et le jeta contre le mur de l’écurie comme un chiffon en loques. Il se rendit aussitôt compte qu’il avait fait quelque chose à ne pas faire. Il ressentit vaguement un sentiment de regret, mais il était à égale mesure satisfait. Les garçons d’écurie se taisaient, stupéfaits, tandis qu’Ioniţă gisait par terre, rougeaud, la lèvre du haut mordue.

  Dès lors la place de Pampu dans la résidence fut autre. En quelques jours il devint le sujet de discussion numéro un des serviteurs. Il leur semblait changé, possédé, parce que rien de l’homme bienveillant qu’il avait été ne se voyait plus. Le nouveau Pampu ricanait avec insolence, n’avait plus le goût de travailler ni encore moins d’être aux ordres de quelqu’un. Il était comme le maître de son domaine, et si quelqu’un avait croisé son chemin il l’aurait abattu d’une seule main. En plus, il avait au cou deux plaies laides, comme deux marques de canines de vampire.

 

2

 

  Le lendemain, lorsque toute la cour se mit à parler de lui, le nouveau Pampu rencontra pour la première fois de sa vie Ghighina, et parla également pour la première fois. Ce fut comme une seconde naissance, il se souvient encore de la joie qui battait dans chaque mot lancé dans le monde. Elle l’appela un jour depuis un belvédère sur le chemin. Lui regardait des garçons qui couraient les bras pleins de brindilles vers le grand four de la cour. Il savait qu’il allumait lui aussi souvent le feu, mais puisque personne, pas même le surveillant ne lui disait rien, Pampu regardait le ciel avec un étonnement sincère, planté au milieu de la cour agitée. L’apparition de Ghighina suscita aussitôt son intérêt. Il savait qui c’était, il savait ce qu’elle représentait pour le vieux Pampu, et pour cette raison précise il se dirigea vivement vers celle qui l’avait appelé depuis la volière juchée sur quatre hauts poteaux.

  La fille du capitaine venait d’avoir dix-sept ans ce printemps-là, pour la Saint Gheorghe. Son plus grand souci, c’était sa robe de Pâques, à laquelle elle avait travaillé depuis plus d’un mois et qu’elle avait terminée le Jeudi Saint. Elle avait justement reçu de Sighişoara une étoffe souple et fine, bleu marine, dont elle s’était faite une robe cambrée, ornée de dentelle blanche. Elle était ravie d’elle-même et ressemblait à une princesse. Son rêve était d’arriver un jour à la cité de Târgovişte, de s’y marier avec un grand boyard, d’avoir des fiacres et de belles robes, et de ne plus jamais revenir à Coteni.

  Pampu lui plaisait. Elle sentait son âme frémir lorsqu’elle le voyait, mais elle savait très bien qu’entre eux aucune liaison n’était possible. Pampu était son homme à tout faire. Elle l’appelait deux ou trois fois par jour, l’envoyait faire diverses commissions, lui rapporter des fleurs du jardin, cueillir des pommes, d’autres que celles de ce matin, elle lui disait comment s’habiller, lui rebattait les oreilles avec ses rêves de Târgovişte ou des magasins de Sighişoara.

  Dans sa vie d’enfant gâtée, il existait tout de même quelqu’un pour lui mettre des bâtons dans les roues et pour freiner ses élans. C’était Maşcatu, le surveillant de la cour. On ne pouvait pas dire de lui qu’il était discourtois ni qu’il se portait mal avec elle. Dans le fond, c’était le chef de toute la cour. Il mettait tout le monde en mouvement. Du matin jusqu’au soir on entendait, depuis les écuries jusqu’aux chambres les plus hautes de la maison, sa voix un peu éraillée, et par cette voix venait à l’esprit de Ghighina le visage maussade du surveillant. Il avait une figure d’homme prêt à te régler ton compte. Il fallait l’apparition du capitaine Gongea pour que le visage du surveillant s’illumine instantanément, et il devenait doux comme un agneau. Sinon, il faisait semblant de ne pas entendre, ou marmonnait quelque chose. Il regardait Ghighina d’un œil hostile et ne se pressait jamais de faire ce qu’elle lui demandait. C’est pourquoi elle s’était réjouie lorsque Savetina, la cantinière, lui avait raconté qu’il avait bien dégusté, la nuit dernière : « Mademoiselle, mademoiselle, lui avait-elle dit, le surveillant en a pris une en pleine poire, ç’a fait du scandale toute la nuit dans la chambre de l’écurie. Comme quoi Pampu serait possédé, Dieu m’en garde ! »

  La cantinière n’en savait pas plus, mais Ghighina voulait des détails et espérait les obtenir de Pampu. Elle voulait aussi, évidemment, lui montrer sa nouvelle robe. Elle se tenait sur le seuil de la porte, prête et impatiente. Son menton arrivait à peine à la hauteur du parapet supérieur. C’était une toute petite personne, toujours en mouvement.

  Pampu, dès qu’il l’entendit, accéléra le pas et en deux ou trois bonds fut à ses côtés. Il la regarda avec étonnement, attentif à toutes les émotions dans l’âme de celui dont il s’était rendu maître. Elle parlait sans s’arrêter, fixant sur lui ses petits yeux bleus et s’humectant les lèvres de temps en temps. Elle lui demandait ce qui lui était arrivé la nuit dernière, dans la chambre de l’écurie, et si c’était vrai qu’un méchant démon était entré en lui, et surtout s’il en avait vraiment collé une bonne à Maşcatu.

  La nuit dernière rien de spécial n’était arrivé, à peine un peu de vent sournois d’avril. La caisse sur laquelle dormait Pampu était juste en dessous de la fenêtre. Les autres étaient installés à l’abri, Iscru se prélassait même contre le four du poêle. Il n’avait pas réfléchi longtemps. Il s’était levé doucement et s’était dirigé vers lui. Il se voyait projeté sur les murs de la chambre comme un colosse noir. Arrivé à côté du four il avait pris des deux mains la caisse sur laquelle dormait Iscru. Puis il l’avait lentement déplacé vers la porte. Comme s’il avait déplacé un siège. Sans effort ni commentaire. Tout le temps qu’il passa à faire son nid à la bonne place, personne ne pipa mot. Puis, alors qu’Iscru, ébahi, glissait dehors, un des garçons se mit à bégayer, s’étonnant de ces pouvoirs. C’était un garçon de la cour que Pampu avait toujours eu en sympathie. Il s’appelait Mărineci. En l’écoutant, il s’était rendu compte que Pampu avait changé. Il l’avait connu comme homme aimable, prêt à tout pour faire plaisir aux autres. Tout le monde le trouvait sympathique, mais comme on peut avoir de la sympathie pour un petit chien. Personne dans son entourage ne le considérait comme un ennemi. Mais son silence tranquille, maintenant, ses gestes brutaux et la force surprenante avec laquelle il avait soulevé Iscru et son lit faisaient que Mărineci le regardait maintenant avec peur. Cette nouvelle posture lui plaisait malgré tout, il sentait que Pampu était satisfait.

  Lorsque Maşcatu était entré dans la chambre, amené par Iscru, il l’avait identifié comme l’impitoyable maître qui devait être remis en place. Il s’était tout simplement levé de sa caisse par réflexe. Puis il s’était dirigé vers le surveillant, qui lui posait des questions, et lui avait calé son poing dans l’œil. L’autre était tombé inconscient sur le corps frêle d’Iscru, et la chambre avait gardé un silence absolu.

  Il avait immédiatement été assailli par un sentiment inconnu, de regret, et s’était hâté avec des gestes décidés de relever Maşcatu. Mais il n’avait pas su quoi faire après. Il avait regardé Mărineci, mais celui-ci semblait pétrifié dans son coin. Par la fenêtre glissait la blanche lumière de la lune et les ombres éloignées d’un buisson de lilas. Les autres garçons ne respiraient plus. Il avait ensuite adossé Maşcatu contre l’encadrement de la porte, et assis soigneusement Iscru dans la caisse allongée à côté de la fenêtre. Puis il s’était endormi à poings fermés.

  À l’aurore du jour, cependant que la cour déjà fourmillait de voix et de mouvement, la chambre de l’écurie était déserte. Pampu s’était réveillé après une bonne nuit de sommeil. Il était d’abord parti contempler le verger en fleurs. Puis il était descendu à la rivière, attiré par les feux allumés sur la grève. Il y avait là quelques dizaines de filles munis de tonnelets argentés ou bien de petits baquets de bois, qui agitaient les eaux en criant le nom des morts. Il était ensuite passé en cuisine et avait mangé une grande écuelle de purée de lentilles. Les cuisinières le regardaient avec consternation. Il se rendait compte qu’il devait dire quelque chose, mais rien ne lui venait. À un moment donné il leur avait souri, et elles étaient soudain devenues amicales, lui avaient demandé s’il ne voulait pas aussi un morceau de pain de seigle, et Savetina lui avait apporté une serviette cousue de fleurs rouges. Pampu s’était discrètement faufilé dehors, mais lorsqu’il tira la porte, celle-ci sortit de ses gonds. Une femme avait crié, et lui, intimidé, avait posé soigneusement la porte contre son cadre et avait disparu rapidement dans la nature. Et juste à ce moment-là il était tombé nez à nez avec Iscru, qui l’observait calme et intimidé, si bien qu’une vague de culpabilité avait frappé Pampu. Le garçon ne disait rien, il le regardait comme un humble disciple.

  Il n’avait plus rien fait de particulier jusqu’à ce que Ghighina ne crie son nom, mais la rencontre avec elle avait éveillé en lui tout un arsenal de désirs, qui le faisait lui parler pour la première fois.

  Il la contemplait, charmé, sans écouter ses questions. Il avait d’abord touché la mèche de cheveux châtains laissée tombante de son voile orné de perles. Puis il avait tâté son étroit corset. Elle parlait vite, un peu surprise, un peu effrayée, c’est pas possible, lui disait-elle, qu’est-ce qui t’a pris, c’est pas vrai que le diable est entré en toi, moi je te le dis, prends ma main, mon pauvre…

  Il aurait voulu l’embrasser, se sentait poussé par une force qui lui venait du centre du cerveau, mais il avait en même temps très peur. Il aurait aimé touché la dentelle blanche de sa robe, mais elle lui posait question sur question. Pampu s’était un peu éloigné, contemplant toujours sidéré et enchanté son petit minois blanc, aux pomettes bombées et rondes, et elle avait saisi l’occasion pour lui demander encore une fois, qui il était.

  _ Maintenant tu n’es plus Pampu, n’est-ce pas ? Qui es-tu vraiment ?

  La question l’avait ému. Lui aussi aurait aimé savoir qui il était. Il pensait aussi que cette fille avait raison : Pampu n’était que l’homme dans le sang duquel il barbotait depuis quelques jours. Il était lié à Pampu, le sentait comme un frère et aurait voulu réaliser tous ses humbles désirs d’être humain. Mais il n’était pas Pampu.

  Il avait alors ressenti pour la première fois le désir manifeste d’avoir une identité et avait instantanément constaté qu’il pouvait être n’importe qui, prendre n’importe quel nom.

  _ Zogru.

  _ Pardon ?

  _ Zogru, voilà mon nom.

  Les mots étaient sortis sans difficulté, et la sensation était si agréable qu’il ne faisait presque plus attention à ce qu’il disait. C’était la première fois qu’il parlait, et cela lui plaisait à la folie. Il disait tout ce qui lui passait par la tête, des choses du genre « on se voit cette nuit », ou même « je te montrerai mon amour ». Il plongeait le regard dans ses petits yeux bleus et allongeait les lèvres pour dire tout ce qui lui traversait l’esprit. Ghighina l’écoutait étonnée par sa mimique et surtout par ses plans détaillés concernant cette nuit. Elle avait jeté un coup d’œil discret aux deux petites plaies qu’il avait au cou, puis lui avait demandé :

  _ Où crois-tu qu’on pourra se retrouver cette nuit ?

  _ Je te trouverai.

 

 

 

3

 

  Le capitaine Gongea était souvent absent. Le soir spécialement, il attelait les chevaux et partait seul avec le cocher par-delà la colline, à Dafina Băleanu. C’était un homme sans grand souci. Dès l’âge de dix-sept ans il s’était enrôlé dans l’armée de Vlad Dracul, l’Ancien. Il était parti de  Branişte avec ses deux frères et s’était lancé dans l’expédition contre les Turcs de 1443. Il était descendu avec l’armée jusqu’à Sofia. Mais ses frères étaient morts en chemin. L’un d’eux, juste avant de passer le Danube, en était venu aux mains avec des marchands dans une auberge de Giurgiu. L’autre était mort à Turnu, pareillement, dans une rixe avec des gardes du port.

  À son retour il avait reçu la demeure de Coteni et s’était mariée cet été-là avec Stana, la fille d’un sommelier. L’année suivante il était de nouveau parti à la guerre et avait échappé par miracle au désastre de Varna. Il n’avait pas assisté à la naissance de sa fille, qui avait eu lieu par un jour remarquable, pour la Saint Gheorghe. C’est pourquoi elle reçut le nom de Gherghiţa. Ensuite la nourrice avait dorlotée sa Ghighina et ce nom-là lui était resté. Stana était morte juste après la naissance, et Gongea était de nouveau parti, dans la grande expédition burgonde de 1445. Il avait lutté au désespoir, comme celui qui n’a plus rien à perdre, en pensant à sa belle épouse, morte.  Il avait vécu la reconquête de Giurgiu comme un acte de revanche personnelle. Il avait alors pris à un Turc tué dans le combat une cassette ronde, en or, au couvercle frappé de saphirs, dans laquelle se trouvait une bague, également ornée de petites pierres verdoyantes. Et il s’était souvenu de sa fille. Mais il n’était rentré chez lui que pour la Noël 1446, après l’entrée dans Târgovişte des hommes d’Iancu de Hunedoara, par un jour terrible de décembre, dont il garda souvenir toute sa vie.

  C’était un jour de stupeur, sans un brin de soleil. Il s’était mis à neiger de petits flocons. Gongea sortait de la chancellerie seigneuriale, d’où il avait obtenu la notification de son rang de capitaine. Bien sûr, il n’avait jamais porté l’épée seigneuriale, mais il avait déjà commandé un groupe de jeunes soldats, la plupart d’entre eux issus de la garde du voïvode. On les appelait capitaniens, et lui était devenu capitaine par association. Ainsi, il sortait de la chancellerie quand il entendit le galop des chevaux. Puis il vit les cavaliers. Ils portaient le blason des Hunyazi. Ils descendirent de cheval, envoyèrent l’ambassadeur, puis entrèrent dans le palais. Ils tirèrent Vlad Dracul l’Ancien sur la place, parlèrent de trahison et d’insoumission, et lui coupèrent la tête.

  Rentré chez lui capitaine, Gongea ne se maria plus. Sous Vladislav, sa vie fut un peu plus tranquille. Il contribua financièrement à la construction d’une église seigneuriale  dans la cour du monastère de Snagov et reçut un bout de terre, avec un étang à poissons, non loin du saint refuge, à Bucarest. Il s’y fit ériger une maison et fit tout le temps le chemin jusqu’à sa résidence cachée dans les forêts, comme l’artiste qui construit en secret son œuvre. Il voulait marier Ghighina à un neveau haut dignitaire de Târgovişte, et lui donner en dot la maison de Bucarest. Il n’était pas riche, mais n’avait pas à se plaindre. Il avait rassemblé quelques sous de ses expéditions guerrières, et maintenant, depuis que Vlad Dracul le Jeune était monté sur le trône, la rumeur circulait qu’on allait de nouveau entrer en guerre.

  Par ailleurs, le capitaine connut beaucoup de femmes, il ne rata presque aucune de celles de sa cour, parmi lesquelles on comptait aussi la mère de Pampu. C’était une femme triste, aux grands yeux, qu’il avait aimée rapidement et par hasard. Il était alors jeune, c’était bien avant son mariage. Elle était mariée, elle, et avait déjà quelques enfants. Elle apporta Pampu un matin dans la résidence et le remit aux soins du capitaine, qui comprit aussitôt que c’était son fils. Il avait alors six ans, c’était un enfant rêveur, doté du regard de sa mère, tourné vers la lune. Le capitaine le garda à ses côtés, sans toutefois le traiter comme son fils.

  Il eut toujours des aventures, même après s’être marié, notamment sur sa route habituelle entre Coteni et Bucarest, mais aucune ne retenait son cœur comme Dafina, la veuve d’un hobereau de Mârşani. Durant la semaine de Pâques il alla deux fois la voir, mais il envisageait de rester jusqu’à la Résurrection à Coteni, parmi ses gens.

  Il rentra chez lui le Jeudi Saint, songeant à se préparer pour les vêpres. Mais il n’était pas même entré par la grande porte que Maşcatu vint à la rencontre de sa calèche, la figure grave, comme s’il avait un mort dans sa maison ; il lui dit rapidement, tout en lui ouvrant la porte :

  _ Le malheur nous est tombé dessus, mon seigneur.

  Le capitaine descendit de voiture assez alarmé. Il connaissait bien Maşcatu, qu’il considérait comme un homme de confiance. Il confiait toute la cour à ses soins. C’était son bras droit, plutôt qu’un simple serviteur. Il venait justement de décider de lui donner un terrain pour y construire une maison et de donnner une dot à la fille qu’il voudrait prendre pour femme.

  _ Ne me fais pas peur ! Vas-y doucement et dis-moi tout dans l’ordre. Allons donc un peu sur la terrasse, au-dessus de la cave.

  Ils s’assirent ensuite sur la planche large qui couvrait le porche de la cave, et Maşcatu se mit à raconter. Il lui décrivit le pouvoir inhabituel de Pampu, ses deux plaies au cou, son nouveau regard, comme d’un homme qui vient de se réveiller. Et il ajouta dans un chuchotement :

  _ Ioniţă dit qu’il l’a vu s’approcher de votre digne fille…

  Il se passait quelque chose, bien qu’il ne se rendît pas compte de la véracité du tout. Le capitaine monta dans sa maison, ordonna qu’on lui apporte un panier de prunes sèches puis appela Pampu.

  Il ne lui semblait pas changé, ni dangereux. Il se tenait devant lui, avec le même visage attentif et prêt à se réjouir de la joie de l’interlocuteur. Il avait les cheveux un peu humides et soigneusement tirés derrière les oreilles, comme un serviteur respectueux qui était passé à côté du grand tonneau sous l’auvent de la maison et qui avait lissé sa fraise en hâte pour faire une entrée fraîche chez son maître.

  _ Qu’est-ce qui t’arrive, Pampu, qu’est-ce qui t’a piqué au cou ? Approche-toi que je te voie mieux.

  Les deux piqûres ressemblaient à de grosses cerises, aux orifices distinctement dessinés. Gongea appuya de son majeur sur l’une et constata qu’elles n’étaient pas douloureuses. Allez, assis-toi là, sur ce coussin, et dis-moi en détail ce qui s’est passé.

  _ Je venais de Branişte. Ces jours-ci, il a fallu que j’apporte le chevreau que devait apporter Iscru.

  Il aimait parler, entendre sa voix et surtout raconter.

  _ Je me suis un peu arrêté pour reprendre mon souffle sous le mûrier de Călţun. C’est là que j’étais quand j’ai vu Zogru : c’était comme un fil brillant de lumière verte.

  Tout en racontant, il essayait de se mettre à la place de Pampu et à mesure qu’il en venait aux détails, au moment où il était entré dans son sang chaud, par exemple, il se sentait un peu coupable, responsable de la souffrance de Pampu qu’il décrivait maintenant.

  _ Il t’a piqué et il a disparu ?

  _ Non. Il est entré en moi, dans mon sang.

  _ Comment tu sais qu’il n’est pas sorti ?

  _ Je le sais très bien.

  Gongea le regardait, abasourdi. Il observait ses yeux noirs et suppliants et n’arrivait pas à croire que Pampu, qu’il connaissait depuis son enfance, restait là à lui raconter calmement comment le diable était entré en lui. Normalement il aurait dû se plaindre. Peut-être pleurer. Il y avait quelque chose de douteux en lui. Ce calme n’était pas normal.

  _ Bien. Voilà ce qu’on va faire : j’envoie chercher le pope Barbu pour qu’il te lise les Malédictions de Saint Vasile le Grand. D’ici là, reste ici dans la cour, ne t’éloigne pas. Assieds-toi plutôt sur le banc de la fosse à eau, et reste tranquille.

Il était désolé pour lui, et lorsqu’il pensait que son propre sang courait aussi dans ses veines, il sentait son âme se déchirer.

  Le pope Barbu était un homme preux, au regard assez critique et à la barbe en broussaille. Il avait écouté attentivement le capitaine et démandé un panier d’œufs frais pour le Jeudi Saint. Puis il avait enfilé le chasuble par la tête de Pampu, et s’était mis à murmurer au-dessus de son grand livre, reliée dans de la peau, qu’il avait hérité de son père. Il prononçait des mots qu’il ne comprenait pas lui-même, qu’il écorchait, inventant des sons et pensant à ce que chacun aurait pu signifier. Pampu l’écoutait avec fascination et confiance, et Zogru se disait sincèrement que ce ne serait pas une mauvaise idée de quitter Pampu et d’explorer d’autres lieux et d’autres situations. Mais rien ne se passa. Il constata en frémissant qu’il pourrait passer toute sa vie ainsi, lié à Pampu, le serviteur d’un boyard. Il pensait aussi qu’il aurait pu partir avec Pampu, de cité en cité, comme ça, pour voir comment vivaient les autres.

  L’impulsion lui manqua toutefois, parce qu’il découvrit ce soir-là avec émotion un visage délicat, tout parfumé de vie. En rang parmi les serviteurs, habillé d’une chemise propre et joliment rapiécée, il entra dans l’église. Il n’avait d’yeux que pour Ghighina, en suivait la petite silhouette qui se faufilait entre le files de gens et planifiait une rencontre amoureuse, telle que l’avait imaginée Pampu depuis fort longtemps. Il savait ce qui allait se passer dans l’église et n’y fit pas même attention, au début. Puis, à mesure que la salle se remplissait de fleurs et de chandeliers allumés, Zogru s’était laissé emporter par le chœur qui chantait le nom du Christ. Il regardait les rameaux de lilas, le muguet du seigneur et le rosier feuillu, et se sentait saisi d’une humeur conciliante, fraternelle avec le reste du monde. Devant lui se tenaient tous les garçons de la cour. Ils chantaient avec enthousiasme, illuminés par les flammes des cierges. Il voyait Ioniţă de profil, rouge, les yeux éplorés et le regard fervent. Il n’était pas loin de l’aimer. En lui toute irritation, tout désir de lui démolir la face s’étaient éteints. Quelques mètres plus loin se tenait droit, et un peu rajeuni, Maşcatu. Et devant lui le capitaine, assis sur le siège de la stalle.

  Cette nuit-là, après les vêpres, il était resté quelques temps dans le jardin, aspirant dans ses poumons l’odeur d’abricotiers en fleurs. Puis il était monté à pas de loup par l’escalier long qui menait à la grande terrasse de cette maison de boyard. D’ordinaire il entrait par derrière, par la cuisine, et de là empruntait l’escalier de bois qui menait directement aux grandes chambres. Maintenant il montait par devant, par les marches irrégulières en dalle renforcée de pierre rouge, jusqu’à la véranda. Les portes étaient verrouillées, et sous le porche, dans le lit sur-élevé clos par la balustrade en chêne, dormaient tous les serviteurs de la maison. Dans un coin, Mărineci chantait lentement une chanson d’amour. Les filles qui tenaient la maison l’avaient appelé, elles étaient folles de ses chansons.

  Il l’avait vu dès ses premiers pas sur la terrasse, et Mărineci lui avait fait signe de s’approcher. Il n’avait pas du tout imaginé une telle incursion, mais il n’avait plus envie non plus de rentrer dans la maison. Il s’était assis sagement à côté de Mărineci et en avait écouté les paroles comme une histoire : elle venait de la fournaise des champs, les cheveux tressés et les lèvres rouges, et il était apparu sur le chemin pour lui dire : Mon cœur brûle en moi / Quand je lève les yeux vers toi. C’était une mélodie légère et fluide. On voyait la lune entre les piliers du porche, et de temps en temps passait une brise chaude et parfumée. Lorsque Mărineci eut terminé sa chanson, une fille qu’il ne connaissait que de vue le poussa un peu du bout du pied et lui demanda si c’était vrai que le diable était entré en lui. Après qu’il eut confirmé, quelqu’un raconta que son oncle avait eu la même chose, mais qu’après six semaines passées dans un ermitage en Transylvanie il était redevenu complètement normal.

  _ Moi je n’ai rien, expliqua Zogru. Je me sens très bien.

Le silence général l’avertit que personne ne le croyait.

  _ C’est vrai qu’il a deux canines vénéneuses ?

  _ Qui donc ?

  _ Le vampire qui t’a mordu au cou.

  Il avait d’abord voulu nier, mais il eut soudain le goût un peu fou de raconter des histoires terrifiantes.

  _ Oui. Il ressemble à un homme, mais il a une tête d’animal.

  _ De quel animal ?

  _ De veau. Mais avec des dents de loup. Et il peut aussi avoir un visage d’homme. Au début, devant moi, il avait l’air d’un homme normal.

  _ De quoi il avait l’air ?

  _ De lui, un peu, d’Iscru. C’était un jeune, délicat et plutôt mignon.

  _ Aux yeux noirs ?

  _ Plutôt verts. Ensuite on a un peu discuté. Il disait qu’il allait à Târgovişte chez un parent. Et je ne sais pas comment il a fait, mais sa tête est devenu une tête terrifiante de veau rouge. J’ai tourné les yeux un instant vers les champs et quand je suis revenu vers lui, il s’était transformé. À peine j’ai voulu lui poser une question qu’il a enfoncé ses crocs dans mon cou.

  Le silence s’approfondit, il sentait que les autres écoutaient le souffle coupé.

  _ Et après ?

  _ Après il a disparu. Comme ça, comme de la fumée qui se dissipe.

  _ Maintenant toi aussi tu vas te transformer.

  _ Je ne crois pas. Pourquoi je me transformerais ?

  _ Parce que c’est ce qui se passe d’habitude.

  _ T’as déjà vu quelqu’un faire ça ? N’importe quoi ! Il ne se passera rien.

  _ Mais tu t’es déjà transformé. T’as soulevé la caisse d’Iscru et t’as porté Maşcatu dans tes bras comme une plume.

  C’était vrai. Il s’était rendu compte lui aussi qu’il pouvait faire des choses que Pampu ne pouvait pas faire auparavant. Mais pourquoi aurait-ce été mal ?

  _ Eh, j’ai toujours été costaud, mais peut-être que je ne vous montrais pas de quoi j’étais capable.

  Ils restèrent encore un peu à poser des questions sur le vampire, troublés par son apparence, surtout par cette tête terrifiante d’animal, de veau ou de quoi que ce fût. Il regrettait de n’avoir pas trouvé mieux, lui non plus ne savait pas pourquoi il avait choisi un tel détail, aussi peu plausible et aussi peu spectaculaire qu’il était tenable. Plus tard, environ deux cents ans après cette nuit parfumée, alors que tous ses auditeurs mangeaient les pissenlits par la racine, par une soirée d’été il entendit une vieille femme raconter à peu près dans les mêmes mots une histoire de vampire au visage de veau rouge. La raconteuse soutenait que son grand-père lui-même l’avait vu. Puis, quelques autres centaines d’années plus tard, il retrouva cette histoire dans un recueil de folklore roumain. Mais sur le moment, lors de cette nuit où il raconta pour la première fois l’histoire du vampire il ne pensa pas du tout qu’il disait quelque chose d’aussi mémorable, que les gens n’oublieraient pas avant des centaines d’années.

(trad. Nicolas Cavaillès)

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