Doina Ruşti
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Lizoanca à onze ans

 lizoanca

 

            Note de l’auteure

 

« J’ai lu dans un journal un titre stupéfiant : Une prostituée de onze ans a rempli un village entier de syphillis. Puis j’ai vu que cette nouvelle apparaissait dans presque toute la presse écrite, et que partout on précisait que la petite fille, qui avait des parents et des conditions de vie moyennes, était considérée comme responsable de tous les cas de syphilis de son village. 26 hommes, d’âge allant de 17 à 85 ans, se plaignaient d’avoir été contaminés. Le ton des journaux, les accusations unanimes et la répétition du titre d’un journal à l’autre m’ont fait mener l’enquête et écrire ce roman.

En Roumanie, chaque année, environ 200 cas d’enfants maltraités sont médiatisés. En dehors de ce chiffre, il en existe beaucoup d’autres inconnus. Le roman de Lizoanca se base sur cette situation de fait. »

 

Thème

Le personnage éponyme, Lizoanca, est une enfant de onze ans révolté par la manière dont ses parents la traitent. Elle se réfugie à la lisière du village, avec trois autres enfants, où elle commence à mener une vie libertine, laquelle suppose de fait la complicité des personnes matures. On constate à un moment donné que la petite fille a la syphillis, et l’opinion publique la traite alors comme un danger social. Dans le même temps, une foule d’événements se produisent avec au premier plan des enfants abusés, événements que la société ignore. Dans ce cadre, quelques-uns des personnages impliqués dans la vie de Lizoanca se souviennent d’expériences vécues lorsqu’ils avaient eux-mêmes onze ans, âge qui se transforme en véritable tabou, tout au long du roman, en tant que seuil difficile à passer. C’est au-delà des onze ans que commence la vie d’adulte.

Le roman offre une histoire simple, dans laquelle sont insérées treize autres histoires, comme une sorte de roman à tiroirs, composant l’histoire souterraine d’un état des choses.

 

 

« On l’avait appelée Lizoanca, cette diablesse. On aurait pu l’appeler Eliza, Eli ou Lizica. Mais ça ne lui aurait pas été. Alors que Lizoanca lui allait comme un gant : elle avait l’air revêche, dure à ébranler. »


Doina Ruşti

Lizoanca à onze ans

 

(traduit du roumain par Nicolas Cavaillès)

 

 

 

1. Onze ans

 

            1. La main de l’homme lui avait attrappé l’oreille et quelques mèches de cheveux et la tirait maintenant après lui entre les planches de la palissade. Mais elle résistait de toutes ses forces, collée au poteau en béton, hurlant à gorge déployée :

            « Bon dieu de vieux porc, va te faire bouffer par les vers, charogne, qu’est-ce que tu me veux ? Va au diable, toi et pis ton père et pis ta mère ! »

            Avec un tressaillement l’homme avait tiré sur sa margoulette rouge, noyée de larmes, qui se débattait dans le fossé de la palissade, et lui avait flanqué une torgnole sur le crâne. Puis il lui avait bouclé la bouche avec ses doigts, comme avec une pince, et, enfin, il l’avait à moitié traînée dans l’herbe de la cour.

            « Putain de petite putain ! C’est moi qui t’ai faite, c’est moi qui te tuerai ! T’es bien la fille de ta salope de mère ! »

            Lizoanca leva à temps les yeux de l’herbe, pour voir la semelle de la basket, et le pointu, lui couper net la respiration. Elle ne sentait plus sa mâchoire gauche, mais elle sentait de la salive dégoulinant dans le chiendent. À partir de là il y en avait encore pour cinq-six coups de pied, et si elle faisait la morte elle pouvait espérer s’en sortir. Elle se couvrit la tête de son bras libre, tout en essayant de décoincer l’autre de sous elle, et se mit à compter les coups, un, deux, trois, puis la main de son père s’enfonça dans sa nuque et la souleva. Elle avait rouvert les yeux et vit la grosse veine qui lui traversait la tempe comme un lombric. Il n’était pas rasé, et ses deux sourcils lui tombaient sur les yeux :

            « Par où t’as été te fourrer, ma sale gueuse de fille ?! » Il la regarda un instant férocement, et Lizoanca lui décocha elle aussi de ses flèches empoisonnées qui l’énervaient le plus – deux regards jaillis du cœur du mépris le plus acharné.

            « C’est ça, regarde-moi comme une voleuse, c’est bien pour ça que je t’ai faite et nourrie ! Qu’est-ce que je t’ai fait, ma fille, pour que tu m’écoutes plus et que tu te foutes de ce que je dis ? »

            Lizoanca savait que le mieux aurait été de pleurer la tête dans le sol, mais elle ne pouvait pas, dans le fond de sa gorge pointait déjà une tête de dragon impatient de s’élancer et de broyer entre ses dents la tête de son ennemi mortel.

            « Laisse-la, bon dieu, laisse-la tranquille ! Bon sang mais laisse-la, tu vas la tuer ! »

            La voix de sa mère lui passa son fil de fer d’une oreille à l’autre et elle ne put plus s’abstenir. Avec un ondoiement de serpent elle saisit entre ses dents le pouce de l’homme et mordit de toutes ses forces. Il hurla et se compressa le doigt dans sa paume, tandis que Lizoanca détalait loin de lui, et loin de sa mère, à toute vitesse, droit jusqu’au portail du chemin, pour de là fuir encore entre les palissades.

            Elle s’arrêta au niveau de l’école pour évaluer les pertes. Elle avait sali ses tennis roses, qu’elle avait reçues il y a moins de deux heures. Pour le reste c’était pas grand’chose. Sa mâchoire était encore engourdie et son corps douloureux, et un peu de sang lui coulait du lobe d’une oreille. Ce gros porc l’avait griffée.

            Elle n’avait pas repris son souffle qu’une voix grave venue du portail de l’école la faucha court, comme une gifle :

            « Qu’est-ce que tu fais là, toi ? Pourquoi tu n’es pas en classe ? »

            Lizoanca regarda du coin de l’œil la femme énervée au visage chiffonné comme une culotte sale.

            « Tu sais pas dire bonjour ? Comment tu t’appelles, et t’es en quelle classe ?

            _ En CM 2 », marmonna Lizoanca, bien décidée à ne pas perdre trop de temps avec cette guenon-là, qui était une professeure du lycée. Mais cette femme était très têtue.

            « Tu ne serais pas la p’tite Eliza, de chez monsieur Preduică ? Tu croyais que je ne te connaissais pas ! Parce que tu ne viens plus en classe depuis des semaines ! T’as pris la mauvaise pente, même tes parents n’y peuvent plus rien ! »

            Elle allait l’empoigner, et la regardait de près, un peu penchée, puis, à un moment donné, elle posa sa main sur son épaule, en la menaçant directement :

            « Viens donc avec moi en salle des professeurs, qu’on voie un peu où tu te promènes et ce que tu fais… »

            Elle ne pouvait pas la laisser terminer sa phrase. Sa main brûlante la terrorisait. Et quand elle entendit parler de salle des professeurs, elle perdit patience, allongea les lèvres et lui envoya sans réfléchir un crachat entre les yeux. La femme recula un peu, et Lizoanca décampa.

            À la première ruelle, elle se sentit sauvée. De là elle descendit sans hâte vers le ravin de la lisière du village, d’où l’on voyait serpenter les eaux troubles du Neajlov. Le Nouveau Village se divisait en deux : les maisons grouillant de gens et la zone libre des bords de la rivière.

            Lizoanca s’arrêta, frissonnant dans l’air frais qui montait de la bourbe des eaux, et passa ses deux mains dans ses cheveux courts et sales comme une brosse à frotter le plancher.

            Ici commençait son paradis. Elle se sentait allégée de tous ses fardeaux. Surtout lorsqu’elle contemplait le scintillement de l’eau, en embrassant tout le parcours de la rivère du regard, depuis la Grève de Dudeanu jusqu’au saule qui cachait leur grotte adorée.

            Elle s’accroupit et regarda son pantalon taché d’essence, au bout duquel sortaient ses tennis roses comme deux bonbons roulés dans la poussière. Ensuite elle lança quelques cris de souris dans l’écho de la vallée.

            Les cimes ondulantes des saules abritaient sa terrasse sauvage sur la rive, un renfoncement creusé dans le ventre d’une ancienne butte. C’était là que se lovaient Goarna et Nuţa pour dormir. Le cri de Lizoanca n’avait pas encore pénétré leur rêve profond. Si bien que la petite fille se décida à descendre le ravin, en prenant soin de ne pas salir plus encore ses nouvelles tennis. Elle devait passer dans l’eau pour atteindre l’autre rive et n’en avait pas du tout envie. Penchée au-dessus de la grève de la rivière, ne se décidant pas à ôter ses chaussures, elle  sentit des pas s’approcher vivement.

            « Hé, Lizoanca, dépêche-toi de traverser et de les réveiller, y a du grabuge chez Dudu ! »

            La petite fille lui jeta un regard renfrogné, sans bouger.

            « Vas-y, p’tite, y a la télévision qu’est venue chez Dudu ! »

            Il était arrivé à son niveau et continuait son chemin sur le bord de la rive. Lizoanca se leva enfin, mais continua à le regarder sans enthousiasme. C’était un garçon en troisième année de lycée, qui s’appelait Titi, mais que tout le monde appelait Titouche. Ce garçon-là lui donnait tout le temps des ordres, dès qu’il tombait sur elle il commençait à hausser la voix, comme si elle était à son service, et Lizoanca détestait au possible qu’on lui dise ce qu’elle avait à faire. Si bien qu’elle jeta un regard méprisant sur son pantalon qui ondoyait en lambeaux jusqu’aux genoux. Sur le bas de sa cuisse avait poussé un gros bouton.

            « Pourquoi t’avances pas, p’tite ? lui demanda-t-il en lui attrappant un des deux petits pompons qui s’éveillaient à peine sur sa poitrine. Il avait des doigts de fer, qu’il enfonçait à chaque fois à l’endroit le plus douloureux, au milieu du sein.

            « Va-t-en, oh, va baiser ta mère, laisse-moi tranquille, sale porc ! »

            Titouche semblait satisfait par le visage dégoûté de Lizoanca, et remua donc encore un peu les doigts :

            « Ça te plaît ça, hein ? » Lizoanca leva une jambe et voulut la lui ficher dans le ventre, mais il la saisit de sa main libre. Elle s’apprêtait à lui dire encore quelque chose, mais sa mèche de cheveux blonds lui ratissait le front et Titouche avait à nouveau le regard tourné vers sa petite patte, au bout de sa main.

            « Tiens, t’as des nouvelles chaussures ! » Il la lâcha, presque impressionné. « C’est Greblă qui te les a données, pas vrai ? »

            La petite fille ricana, flattée qu’il eût remarqué, et se souvint brièvement des mains de Greblă, comme deux branches rachitiques, de la toute fin de l’hiver, noires et à écailles, tenant entre leurs doigts les godasses en torchon rose.

            « Je l’ai vu hier quand il a rapporté ses marchandises de Bucarest, deux sacs de poupées et de tennis chinoises ! T’es allée chez lui cette nuit ?

            – Inhin. » Lizoanca s’était attendrie au souvenir des chaussures, et ses yeux naviguaient rapidement de Titouche à ses pieds serrés, qui brillaient à côté de ses panards à lui, pansés dans une paire de baskets massacrées.

Le garçon avait profité de l’instant pour faire la paix. Il sortit une cigarette et lui ordonna d’une voix adoucie :

« Va les voir et dis-leur de se réveiller, que c’est la grande foire chez Dudu, au palais à Ciocan. Qu’y a aussi la télévision. Pour de vrai. » Il la regarda, souriant, d’un visage qui lui garantissait qu’ils étaient bons amis, et Lizoanca ôta enfin ses tennis roses pour traverser les eaux jusqu’au saule.

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