Doina Ruşti
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DICTIONNAIRE DE SYMBOLES DANS L'OEUVRE DE MIRCEA ELIADE, Coresi, 1997, Tritonic, 2005


Courte présentation: Le livre retient les significations que Mircea Eliade fournit pour certains symboles dans son oeuvre scientifique et les modalités dont ils sont transfigurés dans son oeuvre littéraire. C'est un ouvrage qui fait la synthèse des principales idées éliadesques et dont la lecture est réconfortante autant pour l'auteur que pour le lecteur.



Le Dictionnaire comprend les articles suivants:

Abraxas, Acteur, Agraires (symboles), Alchimiste, Amnésie, Amour, Anamnèse (v. Amnésie, Mémoire), Androgyne, Ange de la mort, Animal, Anomalie, Arbre, Arche, Archétype, Artiste, Ascenseur, Baleine, Barque, Belladone, Boisson/Ivresse, Bibliothèque, Bonheur, Bucarest, Chambre (secrète), Camouflage, Catabassa, Cave, Centre, Chaleur (magique), Chance/Malchance, Chant, Chaos, Chute, Coincidentia Oppositorum, Communisme, Confusion, Connaissance gordienne, Conte, Costume, Danse, Date, Deviner, Dieu, Dionysiaque, Disparition, Double (Dédoublement), Eau, Échelle, Éclair, Eglise, Élixir, Élu, Enfant mûr, Épiphanie, Équation, Eschatologiques (symboles), Éternité, Évasion, Féminin, Feu, Fils, Flèche, Forêt, Gigantisme, Graal, Grotte, Hérisson, Hiérophanie, Hiérophante, Histoire, Hôtel, Ignorant, Île, Infirmité, Initié, Initiation, Inspiration (artistique ou mystique), Interdiction, Incognoscible, Jardin, Jeu, Jongleur, Juif errant, Labyrinthe, Liberté, Lis, Livre, Lumière, Lune, Maison, Malédiction, Manuscrit, Mariage, Marié, Mémoire, Méphistophélès, Message, Métaphysique, Métanoïa, Metteur en scène, Miroir, Monde souterrain, Mort, Mot, Muet, Naissance, Nom, Nombres, Oeuf, Omphalos, Origine, Orphelin, Orphée, Papillon, Paradis, Péché, Peinture, Pierre, Poésie, Pont, Porte, Quotidien, Rajeunissement, Raté, Rédemption, Retour, Rituel, Roue, Sacrifice, (La fête de) Saint-Jean-Baptiste (le 24 juin), Salut, Sang, Secret, Serpent, Signe, Silence, Soif, Sortilège, Souffrance, Souvenir, Sphère, Spectacle, Veille, Veillée, Voiture.

Le Dictionnaire compte 129 pages format A4.



Choix d'articles:

DATE

Il y a des moments cruciaux pour la destinée générale et des journées remarquables pour le devenir individuel. C'est pour cela que toute date du calendrier est une porte temporelle ou un signe d'une coïncidence astrale. La nuit de la fête de Saint-Jean-Baptiste (le 24 juin) représente un chemin qui se fraie vers le langage du Monde, c'est la raison pour laquelle la plupart des personnages d'Eliade accèdent à la mémoire collective, entrent dans un temps fabuleux et découvrent des mystères pendant cette nuit. La fête de Noël devient un signe de la renaissance de Pandele (Les Dix-neuf roses) et la nuit de la Résurrection facilite l'assomption de Dominique (Le Temps d'un centenaire) au-delà du temps historique. Chaque personnage est lié à une certaine date anticipée ou d'avertissement, une date qui lui donne le pressentiment d'un grand mystère. Le plus souvent revient la date de 19, code de l'harmonie que l'être voudrait atteindre; le journal qui apparaît dans la nouvelle La Pèlerine porte la date de 19 mai et contient un message pacifiste, en attirant l'attention sur le fait que "chacun doit savoir poser la question juste". Le docteur Zerlendi se rend compte qu'il est invisible le 19 août. Cãtãlina (Forêt interdite) pénètre une fois par an - c'est-à-dire le 19 octobre - dans un autre temps, vit dans l'espace de la mort d'où elle peut revenir miraculeusement, bien qu'on ne sache pas pour combien de temps: "elle avait sa mine pour le 19 octobre, elle avait les yeux pour le 19 octobre ... elle aussi ne les porte qu'une fois par an". La relation intime avec le mystère de la date de 19 octobre donne à Stéphane le sentiment de l'évasion hors du présent: "il lui sembla qu'il s'écroulait dans un temps fabuleux, devenu presque inimaginable par les béatitudes qu'il gardait, et fit un effort désespéré afin d'émerger, de rentrer dans le présent". Dans le symbolisme du tarot, la 19e est la carte du Soleil, symbole de l'harmonie, centre et imago mundi, représentant le zodiaque, le soleil à sept rayons et l'être double. Par ses attributs, le nombre - comme signification - s'approche de la suggestion de l'évasion, qu'on trouve dans l'œuvre d'Eliade.

Presque tous les personnages éliadesques trouvent une sortie de la réalité - ou ils en ont seulement l'intuition - et cette sortie-ci est marquée par une date répétée avec ostentation dans le destin de l'être. Il y a des moments dans le temps qui avertissent et qui éclairent, et l'histoire générale se divise en périodes. Dans la nouvelle Dayan, la fin du monde est décidée pour 2987.

Pour l'auteur même, le devenir est marqué par des signes révélateurs; dans les Mémoires il affirme que l'année 1937 - et cette date revient souvent comme repère historique également dans ses ouvrages littéraires - il a eu le sentiment que la période de liberté s'était achevée, c'est-à-dire la période de faire culture, la seule chose possible pour les Roumains. (v. Nombres)

MÉMOIRE

L'espace pur et régénératif du monde, le dépôt des expériences essentielles, la mémoire est dans la conception d'Eliade une arche salvatrice. C'est pour cela que la résurrection des événements qui se sont passés au commencement du monde représente l'obligation périodique de l'être. Dans les mythes du retour il est mentionné le recouvrement d'un moment propre au temps originel. La mémoire a une fonction thérapeutique et sotériologique. Respectivement, pour les Hindous, le salut est fondé sur la mémoire: "celui qui sait est celui qui se rappelle le commencement." En traduisant les pythagoriciens, Platon équivaut l'anamnesis à la mémoire impersonnelle, la somme des souvenirs du temps, "où l'âme contemple directement les Idées". Cela prouve une continuité de la pensée archaïque sur un "illud tempus, fabuleux et pléromatique, que l'homme est obligé de remémorer pour connaître la vérité et pour participer à l'Être". Bouddha et Pythagore parlent de leurs souvenirs sur leurs propres vies, c'est-à-dire de leur position d'élus, c'est pour cela qu'ils s'éloignent de la pensée mythique, mais ils gardent et continuent son essence. La mémoire collective contient également le temps historique et le temps individuel.

Dans la relation entre l'histoire et la culture, la mémoire agit de l'événement vers la création, de façon que la mémoire culturelle soit la prisonnière de l'histoire. Quand elle s'en délivrera, l'homme échappera au labyrinthe, selon les mots d'un personnage de la nouvelle Dans le jardin de Dionysos, dont l'idéal de poète est la mémoire culturelle; mais, pour lui, l'amnésie devient un supplice parce que, bien qu'il ait oublié les détails de sa propre existence, il a gardé l'impression vague d'une rencontre décisive et aussi l'obsession de ne pas connaître sa place dans l'univers: il avait oublié le message qu'il devait transmettre au monde. Un autre personnage, Stéphane (Forêt interdite) s'éfforce de se souvenir de quelque chose sur une voiture, qu'il a choisie fortuitement dans la mémoire de sa destinée personnelle. À un moment donné, il croit qu'il s'agit d'une image fugitive de son passé ou d'un épisode lu quelque part. Cette ambiguïté de l'événement qui lui annonce, en fait, la mort devient un trait caractéristique pour toutes les expériences qui visent l'accès à la mémoire collective.

Parfois, l'écrivain recourt à la manière romantique et les personnages se souviennent dans le rêve de ce qu'ils ont vécu à leurs origines. Dans le roman Andronic et le Serpent, Dorina rêve son mariage avec le mari-serpent, c'est-à-dire le mythe de l'amour, tel qu'il a été retenu dans la mémoire collective (et spécialement dans l'histoire sur Psyché et Éros). Elle est amenée, pendant le rêve, à se reconnaître dans l'image d'Arghira, la belle de lait, qui a été épouse seulement pour trois jours parce qu'elle a violé une interdiction. Elle est morte, c'est-à-dire elle a été maudite pour vivre sous la terreur de l'histoire, en oubli et malheur, jusqu'à ce qu'elle se rappelle: "- Regarde-la bien et tu vas comprendre qui elle est, parla encore le jeune homme. Et elle s'arrêta court, en tremblant. La jeunne fille qui était assise sur le trône lui parut alors familière; et ces yeux-là, largement ouverts et les lèvres serrées... - Tu ne vois pas que c'est toi qui es là? s'exclama le jeune homme victorieux. Tous les violons se sont tus, arrêtés net, comme sur un signe invisible. Un grand silence pétrifia dans la salle. Dorina resta un instant les yeux écarquillés, ensuite elle gémit, blessée, et s'écroula." Cette histoire exemplaire, passée aux origines, se répète imparfaitement dans le plan de la réalité (l'histoire de la fille des Moruzeºti), jusqu'au moment où on permet à Arghira de se rappeler le fait originel. Dans cette seconde tentative, Dorina - être mortel (née du lait profane) ne fait plus de fautes, elle évite de prononcer le nom du serpent, c'est-à-dire de le définir par des formes passagères et elle gagne ainsi le droit à l'éternité.

Dans un autre ouvrage, l'appel à la mémoire est dévastateur; les souvenirs de Fãrâmã (Dans la rue Mântuleasa) créent le chaos, car les histoires ayant eu lieu dans un temps fabuleux incitent à des interprétations différentes, et le mythe fait irruption dans un monde en naissance tourmentée, c'est-à-dire sans mémoire, et transforme tout dans un labyrinthe. Il est impossible de reproduire la mémoire mythique dans des actes, elle contredit la logique de la réalité. L'hypermnésie de Dominique Matei (Le Temps d'un centenaire) ne représente pas seulement un chemin pour le salut personnel, mais aussi le salut de la mémoire collective. Le personnage vit l'expérience du Christ (mort et résurrection) et devient le sauveur du monde, respectivement, un récipient pour toutes les informations sur l'apparition et l'évolution de l'être, une arche qui permettra à l'univers de renaître après l'Apocalypse.

Avant sa mort, symboliquement, le chaos s'installe: les événements vécus se mêlent, ils sont confus, l'homme ayant le sentiment qu'il a raté sa destinée; puis, il se souvient de l'essentiel et sa mort comme expérience unique est fondée sur cette remémoration.

Dans le même sens, Gavrilesco se souvient d'une histoire de sa jeunesse, ayant le sentiment que celle-ci a été la tragédie de sa vie. Pratiquement, après une existence médiocre et résignée, il se souvient d'un épisode qui aurait pu changer sa vie et qu'il revit dans la mort. Gavrilesco est surpris par le contenu de la mémoire personnelle, plus précisement, par les détails refoulés: son amour non-accompli pour Hildégard. Ce recouvrement des souvenirs lui donne la chance d'avoir une mort individuelle.

Également, Vladimir (Le Pont) se rappelle que sa mission était celle de jouer Le Moulin de Josaphat, c'est-à-dire de trouver le chemin vers la liberté absolue, mais comme la vie signifie l'oubli, sa destinée est ratée et il ne se rend compte du fait qu'il s'était égaré que lorsque le motocycliste (signe de sa mort) le lui rappelle. Le souvenir d'avant la mort lui offre la chance du retour au paradis perdu, la réintégration dans la mémoire universelle. (v. Amnésie - Anamnèse, Histoire)
 
 

PORTE

Symbole de l'ambiguïté, point de départs et d'arrivées, lien entre les mondes et les états de l'être, dans la mythologie grecque, la porte est associée à la dyade Janus-Jana. Le dieu à double visage, Janus, est perçu comme le patron du mois de janvier - le seuil entre l'année passée et le nouvel an -, et, en même temps, il est le gardien des solstices; Jana-Diane, comme déesse de grandes initiations, garde la porte des mystères. En fait, dans la mentalité générale, chaque porte ouvre un chemin, c'est-à-dire elle offre l'accès à la connaissance, à l'initiation. Entre le monde des vivants et celui des morts, il y a aussi des portes du paradis ou du ciel qui s'ouvrent pour les âmes des décédés, mais, parfois pour les vivants également. Pendant la nuit de la Résurrection ou celle de la Saint-Jean-Baptiste, le ciel est ouvert à tout le monde. Pour Eliade, la mort même est une porte. Dans la ballade Mioritza, elle est placée à l'entrée du paradis, suggérant le sens mystique qu'ont les symboles du paysage: "Le seuil, la porte montrent d'une façon immédiate et concrète la solution de continuité de l'espace; d'où leur grande importance religieuse, car ils sont tout ensemble les symboles et les véhicules du passage."

Stéphane (Forêt interdite) évoque le symbole de Janus, par sa relation avec Ciru Partenie, son double; il passe par la porte ouverte pendant la nuit de la Saint-Jean-Baptiste. C'est toujours ainsi que Dominique Matei (Le Temps d'un centenaire) se lève au-delà de l'histoire, parce qu'il est foudroyé pendant la nuit de la Résurrection. Ceux qui trouvent la porte de la mort avant de mourir sont sauvés, ce qui se passe aussi avec Biris (Forêt interdite), qui, enfermé et torturé, entre la vie et la mort, découvre la porte qui le mène à l'éternité. Pour Dayan il y a une porte entrouverte, une petite chance de se sauver qu'il utilise. Bien que son accès à la mémoire collective soit seulement partiel, Dayan se délivre de la réalité oppressive et il entre dans le jardin du paradis, pendant la nuit de la Saint-Jean-Baptiste. La porte étroite, explique Eliade, "suggère le passage dangereux". À côté de l'initiation, de la mort, de l'extase mystique, de la croyance, la connaissance absolue est équivalente, dans les doctrines judaïque et chrétienne, à un passage d'un état d'être à un autre et réalise une vraie mutation ontologique". Étant question d'un passage paradoxal, qui "implique toujours une rupture et une transcendance", la porte étroite ou entrouverte devient, dans plusieurs traditions réligieuses, le signe du danger, d'une tentative risquée et dramatique.

Tout comme le pont, la porte place l'être dans un espace de transition incertaine, mais aussi de confirmation d'une victoire, pour celui qui est conscient qu'il se trouve entre les mondes. Mais pour Egor (Mademoiselle Christina) le passage par la porte ouverte siginifie l'entrée dans une réalité reflétée: "Egor hésita un moment, puis se décida brusquement et ouvrit la première porte qu'il rencontra. Le sang lui battait puissamment aux tempes. Il demeura la tête appuyée contre la porte, à l'écoute; allait-on entendre à nouveaux les pas de mademoiselle Christina? Le silence s'éternisait. Fatigué, Egor tourna la tête. C'était sa propre chambre. Il était entré sans le savoir dans sa chambre. Toutes ses affaires étaient là: la boîte à cigarettes sur la petite table, et le verre d'où s'évaporaient les ultimes gouttes de cognac. Pourtant, quelle drôle de lumière rassemblait toutes ces choses éparpillées dans la chambre... Comme si on les voyait dans un miroir." Entre les mondes, où se trouve le revenant, Egor entre dans une chambre similaire, mais qui n'est plus la sienne. La porte qui s'ouvre pendant son rêve est située entre la vie et la mort; elle est seulement la tentation d'un lieu sûr, rempli d'objets familiers, mais où le revenant l'attend. Comme frontière entre l'ipséité et l'extérieur, toute porte suppose la rencontre harmonieuse par les noces ou par la mort, car franchir le seuil signifie entrer et pas seulement s'approcher ou venir. L'entrée entre les limites d'un moi inconnu suppose autant l'acceptation de l'intimité de l'Autre, que sa connaissance directe et non-transfigurée. Cette expérience est connotée par le sens des noces et surtout par celui des noces envisagées dans la ballade Mioritza. Mais ici le personnage vit un sentiment de terreur parce que la rencontre ne signifie pas l'acquisition de l'harmonie, mais seulement le blocage aberrant entre les mondes. Par contre, la porte qu'ouvre Gavrilesco dans une situation similaire a le sens qu'on peut identifier dans la ballade de Mioritza; retrouvant la partenaire destinée, il reçoit le droit de sortir du labyrinthe de la mort, vers la forêt verte, c'est-à-dire vers l'éternité. (v. Mort, Pont, La Saint-Jean-Baptiste)

trad. Razvan Livintz

doina rusti

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